Le récit du remplacement massif ne tient pas
Mustapha Benkalfate commence par démonter le récit dominant. Il ne voit aujourd'hui aucune preuve d'un remplacement massif des salariés par l'IA. Les licenciements existent, mais leur cause est surtout financière.
« On se sert de la technologie pour justifier des licenciements et envoyer un signal aux marchés, et cela ne date pas de l'IA. Certains développeurs sont remplacés sur certaines tâches, mais ils deviennent très utiles sur d'autres, par exemple la supervision de l'IA. »
Il explique ce récit par les besoins de financement des grands acteurs de l'IA, qui demandent aux investisseurs des milliers de milliards de dollars. Faute d'avoir convaincu qu'ils feraient gagner de l'argent, ils promettent d'en faire économiser. D'où sa devise, qui est aussi celle de Revenu IA : « la valeur de l'IA est dans les humains qui savent l'utiliser ».
Avoir la voiture ne veut pas dire savoir conduire
L'IA générative est désormais partout, jusque dans WhatsApp, et sa pénétration dans les organisations approche 90 % selon lui. La question devient donc celle de la conduite : savoir écrire un prompt, savoir se servir de son cerveau pendant qu'on utilise l'IA, savoir l'utiliser en sécurité. « Si vous achetez une voiture et que vous finissez à l'hôpital après le premier trajet, l'investissement valait-il la peine ? »
Il rappelle que l'IA générative est probabiliste : elle peut fonctionner dix fois de suite et produire une faute grave à la onzième. Elle est aussi conçue pour plaire, avec un ton assuré même quand elle se trompe. Il en tire une règle de carrière : un contenu produit avec l'IA n'a de valeur que si son auteur peut le défendre. Il cite le cas d'un rapport important, parfaitement structuré et rédigé, mais entièrement faux ; une fois contraint à l'exactitude, il est devenu correct mais inutilisable, et son auteur ne pouvait le défendre ni dans un cas ni dans l'autre. Le remède le plus simple : la relecture par un collègue.
La métacognition : penser sa propre pensée
La métacognition consiste à observer sa propre façon de penser pendant qu'on travaille avec l'IA. Beaucoup de formations se sont concentrées sur la maîtrise des outils ; elles ont négligé la façon dont notre cerveau change à leur contact. Il s'appuie sur l'étude du MIT Media Lab publiée en 2025 : les participants qui rédigeaient avec ChatGPT montraient une connectivité cérébrale plus faible que ceux qui écrivaient seuls. Mais ceux qui rédigeaient d'abord eux-mêmes, puis utilisaient l'IA pour améliorer leur texte, montraient l'effet inverse. Le détail des études est dans notre page dette cognitive et IA.
Il décrit aussi un symptôme que chacun peut vérifier : l'abandon. On commence une tâche avec l'IA, on n'est pas satisfait, on abandonne, on recommence ailleurs, et l'on se retrouve avec des dizaines de conversations ouvertes sur le même sujet. « Quand on parle de productivité, ça, c'est de l'improductivité. »
Les conseils habituels, « gardez votre esprit critique », sont selon lui trop vagues pour fonctionner. Il leur préfère une routine reproductible : la méthodologie du doute©, trois questions à se poser avant toute tâche.
« Mon obsession, c'est que vous restiez toujours le conducteur. Je ne veux pas que les humains deviennent dépendants de l'IA. Certaines personnes sont fières d'un résultat produit avec l'IA, mais leur contribution a été si faible que c'est l'IA qui devrait être fière, pas l'humain. »
Quatre forces humaines qui prennent de la valeur
- Le jugement. Décider ce qu'on confie à l'IA, et reconnaître qu'il est parfois plus rapide de faire soi-même que de vérifier.
- La communication. Sans capacité à expliquer et défendre ce qu'on produit, il n'y a plus de responsabilité.
- La pensée éthique. Chaque usage engage l'organisation. Selon le rapport d'IBM sur le coût des violations de données en 2025, une organisation sur cinq a subi une violation liée au shadow AI.
- L'adaptabilité. Les outils changent sans cesse. « Ce qui survit, c'est l'intelligence humaine bâtie sur des fondations solides : la méthode. Les méthodes survivent. »
Pourquoi garder de la friction
Se concentrer sur le seul résultat est, selon lui, une erreur moderne, parce que le processus construit des compétences invisibles : écrire soi-même un e-mail important, c'est aussi préparer la réunion qui suit. La pire combinaison chez les utilisateurs intensifs est une confiance qui monte pendant que les compétences s'érodent. Il l'illustre par une image :
« Imaginez que je gagne le tournoi de tennis professionnel de Kuala Lumpur en empoisonnant chacun de mes adversaires. Personne ne me féliciterait. On félicite le vainqueur parce qu'on sait tout ce qu'il a fallu pour arriver là. C'est la même chose avec votre cerveau. »
Il pose enfin la question qui inquiète de plus en plus les organisations : qui signe ? Si l'on n'a pas participé au processus, peut-on engager sa responsabilité sur le résultat ?
Ce qui fonctionne : rendre la valeur collective
Si 95 % des projets d'IA échouent, c'est que la valeur reste individuelle : chacun dit gagner du temps, mais l'organisation n'en voit rien. Elle devient collective quand on partage des méthodes de prompting, des assistants, des agents et des retours honnêtes, y compris sur ce qui ne marche plus. Il salue la culture de relecture par les pairs de l'organisation hôte, portée par sa direction générale, et conclut par sa formule : « Responsable ne veut pas dire lent : c'est stratégique. »
Les questions de la salle
Faut-il tester chaque nouvel outil ? Non : optimiser ceux qu'on a déjà rapporte davantage. Il cite la fonction =COPILOT() d'Excel, qui permet de dialoguer avec les données d'une feuille. « Si un outil survit trois mois, vous en entendrez parler. » Il met aussi en garde contre les influenceurs qui vantent des outils formidables… pour des entreprises de deux personnes.
Les connecteurs MCP sont-ils sûrs ? Le risque existe toujours. On le réduit en donnant un accès minimal aux connecteurs et en passant par un environnement géré, aligné avec la DSI.
